
« Le 20 janvier Lenz traversa la montagne. » Au sein même de la nature, la menace couve déjà… Itinéraire d’un homme qui s’éloigne, poète aux nerfs saccagés, sujet à de grands troubles psychiques. Sur ce chemin ponctué de rencontres et d’affrontements, nul apaisement ne peut plus être éprouvé. Reste le vertige d’un homme en lutte contre la désagrégation de son esprit…
Certains écrits s’effacent derrière leur sens, ce qu’ils disent, ce qu’ils signifient l’emporte sur eux, ils s’inscrivent délibérément dans le transmissible auquel ils sont destinés, puisqu’ils doivent être entendus par leur sens. Il en est d’autres qui coïncident avec eux-mêmes au point qu’il n’est pas possible de dire autrement qu’ils ne disent, à moins de ne plus être les textes qu’ils sont. Ils rendent toute restitution de ce qu’ils veulent dire impossible en d’autres termes que les leurs. La langue est alors à son comble de propriété à elle-même, comme elle l’est dans le Lenz de Büchner et certaines autres œuvres de langue allemande. Ainsi les récits de Kafka pour lesquels il n’est pas d’autrement possible.
Dans le Lenz de Büchner, ce n’est pas tant la ligne grammaticale qui importe que la disposition sensorielle, le donné direct. Or la traduction les défigure d’ores et déjà, rien que d’être traduction, rien qu’à donner à ce qui est écrit un autre visage, celui de l’autre langue. C’est pourquoi, pour ce qui est du Lenz, totalement pris dans ce qu’il dit, la traduction doit s’éloigner le moins possible de l’apparent du texte, au détail, à l’inflexion près. La traduction doit conserver la figure de ce qui est écrit et le donner à voir sans défigurer la langue d’arrivée, le français.
La traduction se trouve prise entre deux pôles, la fidélité au « poids spécifique » de départ, son étrangeté éventuelle et son entrée dans la langue d’arrivée, à tous points de vue étrangère. Dans le cas particulier de ce récit, il convenait de se conformer à cette langue de Büchner, calme et puissante, claire et violente, et dont chaque phrase fait irruption dans un non-dit antérieur encore vierge et pourtant évident. La langue est comme prise dans un état premier, rigoureusement adéquat, sans autre intermédiaire qu’elle-même, comme si ce qui est exprimé était « pris sur le fait », dans une sorte de « tel quel ». C’est une langue compréhensible d’emblée, extraordinairement simple.
Bien sûr, il est impossible de conformer le texte traduit à un « usage » qui n’est presque jamais celui de la langue de départ. Il y avait des arrangements possibles, il était aisé de plier le texte à l’usage du français, à le disposer selon des nuances équivalentes. On pouvait écrire : « L’obscurité était venue, le ciel et la terre fusionnaient », mais Büchner avait écrit « … le ciel et la terre se fondaient en un seul ». On pouvait écrire : « Enfin il entendit des voix, il vit des lumières, il se sentit plus léger… », mais Büchner avait écrit : « pour lui, ça devint plus léger ». On aurait pu écrire : « On était à table, il entra. », mais Büchner avait écrit : « On était à table, lui entre. » (Er hinein) – littéralement : lui va dedans, parce que tout, pour lui, est à l’extrême. On aurait pu écrire : « Ses boucles blondes pendaient autour de son visage pâle, ses yeux et sa bouche tressaillaient » ; or Büchner avait écrit : « ça tressaillait dans ses yeux et autour de sa bouche », etc.
Il ne s’agit pas ici de « mot à mot », expression entre toutes inappropriée, sinon stupide, et qui n’est jamais employée par ceux qui sont dans deux langues à la fois, car soit un texte est traduit, soit il ne l’est pas. Le soi-disant « mot à mot » est toujours de la langue non comprise, de l’impropre à la langue d’arrivée – c’est du « sky, my husband ». Il s’agit de restituer très exactement les gestes, les blocs d’angoisse, les surgissements de conscience, l’aspect immédiat de l’œuvre qui s’impose au lecteur dans sa réalité physique, en dépit des apparences grammaticales. La violence, l’intense précision devaient l’emporter, cette fois, sur les commodités de lecture. Il fallait tenter de rester au plus juste, au plus près du physique du texte, de sa consistance.
Georges-Arthur Goldschmidt